Articles de blog de Xavier Boute

Tout le monde (grand public)

 

Au moment où les deux pays veulent fusionner Nexter et Krauss-Maffei, Berlin bloque des exportations françaises du fait de la présence de composants allemands
 

(Article précédemment paru dans L'Opinion les 22/23 octobre) et sur le blog de JM Merchet

A Paris, l'agacement est palpable. «On va monter dans les aigus» confie une source gouvernementale. Sont directement visés les “camarades” d'Outre-Rhin – les sociaux-démocrates du SPD au pouvoir à Berlin au sein de la Grande coalition avec la CDU d'Angela Merkel. Leur attitude très réservée à l'égard des exportations d'armes pose un sérieux problème aux milieux français de la Défense, que ce soit sur des contrats en cours ou des projets communs. «La position purement politique de Sigmar Gabriel (vice-chancelier et ministre de l'Economie) et de Frank-Walter Steinmeier (ministre des Affaires étrangères) est rétrograde» juge-t-on dans l'entourage du ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian. Paradoxe : dans le «débat violent» à l'intérieur du gouvernement allemand sur les ventes d'armes, les socialistes français soutiennent la droite contre la gauche...

Trois contrats d'armements français sont suspendus à une décision favorable des autorités politiques de Berlin, parce que les matériels en question incorporent des composants allemands. Il s'agit de la vente de missile antichars Milan-ER par MBDA à un pays du Golfe, de Véhicules de l'avant blindé VAB par Renault Trucks Defense à un pays du Moyen-Orient et d'hélicoptères Fennec et Puma par Airbus Helicopters à l'Ouzbékistan. A chaque fois, le gouvernement allemand entend vérifier, comme la législation nationale le lui impose, que ces contrats s'inscrivent dans un cadre politique favorable à la paix et respectent les droits de l'homme. «Il va falloir qu'on passe au German free» (pas de composants allemands), soupire-t-on dans les milieux industriels français.

En principe, un accord signé en 1972 par les ministres de la Défense Michel Debré et Helmut Schmidt interdit à l'un des deux pays de mettre son veto sur des contrats de son voisin, sauf «exceptionnellement», dit le texte. Or, ce n'est pas la première fois que la France se heurte à des blocages allemands : il a fallu de longs mois de discussions pour que Nexter obtienne l'autorisation, en 2012 et 2013, de vendre des véhicules blindés légers Aravis à l'Arabie saoudite, car son châssis est produit par Daimler. A l'époque, le gouvernement allemand était tout entier de droite, mais l'Aravis est le concurrent du Dingo allemand...

En Allemagne, le secteur de l'armement relève à la fois du ministère de la Défense et de celui de l'Economie. Le premier est confié à Ursula von der Leyen (CDU) favorable à une implication plus forte de l'Allemagne dans la sécurité internationale alors que l'Economie relève de Sigmar Gabriel (SPD). C'est de ce dernier, principalement, que viennent les difficultés actuelles.

Pour l'heure allié de Merkel, le vice-chancelier n'a pas renoncé à devenir chancelier après les élections de 2017, à la tête d'une majorité de gauche. Il ménage ses potentiels alliés, l'aile gauche de son parti ainsi que les Grünen (écologistes) et Die Linke (gauche post-communiste). Cette gauche allemande est profondément marquée par une culture pacifiste, voire antimilitariste que l'on ne trouve guère en France. Plus que tout, les ventes d'armes sont, pour beaucoup, considérées comme un mal absolu.

Cela n'empêche pas l'Allemagne d'être le troisième exportateur mondial d'armements, selon le dernier rapport de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockkolm (Sipri). Avec 10% du marché mondial, l'Allemagne fait mieux que la France, mais elle vend d'abord à des pays démocratiques, avec plus de la moitié de ses contrats (54%) en Europe et dans les Amériques. L'Allemagne exporte d'abord des blindés et des sous-marins. Ainsi, elle a trouvé douze clients européens pour son char lourd Leopard 2, quand le Leclerc français ne s'est exporté (à perte) qu'aux seuls Emirats arabes unis.

Ces difficultés franco-allemandes interviennent alors qu'un processus de rapprochement de deux industriels du matériel terrestre, le français Nexter et l'allemand Krauss-Maffei-Wegmann (KMW) a été lancé le 1er juillet. D'ici avril 2015, les deux entreprises de taille comparable devraient former une société unique, même si les marques seront maintenues. Leurs marchés sont, pour l'essentiel, à l'exportation, d'où l'inquiétude de leurs dirigeants – et des pouvoirs publics français – quant à «la situation politique au sein de la coalition allemande». Plus Nexter et KMG seront intégrés, plus les produits made in France comprendront des composants allemands et ne pourront s'exporter qu'avec le feu vert de Berlin. Pour contourner l'obstacle, les deux industriels espèrent pouvoir mettre en œuvre une «licence globale de projet» destinée aux «entreprises transnationales», prévu par un accord de 2000 entre six pays européens, mais jamais appliqué. Reste à convaincre le vice-chancelier Sigmar Gabriel, qui semblait préférer un rapprochement entre les deux grandes entreprises allemandes du secteur (KMG et Rheinmetall) plutôt que le projet franco-allemand.

[ Modifié: mardi 28 octobre 2014, 11:25 ]
 

  
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